CHAPITRE SEPT

 

Tout en réfléchissant, Qwilleran s’enfonça jusqu’aux chevilles dans la neige molle pour regagner son logis. La mort du clochard pouvait n’avoir aucune signification particulière, mais la peur se reflétant dans les yeux de Mary était indiscutable, et son insistance à affirmer que la mort d’Andy était accidentelle laissait place à de multiples conjectures. S’il s’agissait d’un meurtre, il fallait un mobile, et Qwilleran éprouvait une curiosité grandissante pour cet homme, d’une intégrité telle qu’il s’érigeait en redresseur de torts. Il connaissait ce type d’hommes. Sous leur apparence de moralistes, c’étaient, en réalité, des brandons de discorde.

Il grimpa l’escalier des Cobb sur la pointe des pieds, ouvrit la porte avec sa grosse clef et se mit à la recherche des chats. Ils dormaient sur leur coussin bleu, en haut du réfrigérateur, enroulés en une seule boule d’où émergeaient un nez, une queue et trois oreilles. Un œil s’ouvrit et le regarda. Il ne put résister à la tentation de caresser les animaux. Leur fourrure était incroyablement soyeuse, surtout quand ils somnolaient, et le sommeil semblait assombrir leur pelage.

Peu après, il se glissa dans son propre lit, en espérant que ses confrères n’apprendraient jamais qu’il dormait dans un lit en forme de cygne. Il entendit, alors, un bruit sourd ressemblant au ronronnement d’un chat, mais plus fort, ou au roucoulement d’un pigeon, en plus guttural. Le bruit avait une régularité mécanique et semblait provenir de la cloison derrière son lit, celle que tapissaient des pages de vieux livres. Il écouta, attentivement d’abord, puis il s’assoupit, la monotonie du son finit par le bercer et il sombra dans un profond sommeil.

Il dormit bien, cette nuit-là. Il rêva de l’écusson des Mackintosh avec ses trois chats en colère et sa peinture rouge et bleu écaillée. Ses rêves agréables se déroulaient toujours en couleurs.

Le samedi matin, quand il commença à émerger à la réalité, il sentit un poids gênant sa respiration. Encore mal éveillé, il eut la vision d’un écusson qui tombait lourdement sur lui et le clouait sur son lit. Il se débattit et parvint à soulever les paupières. Son regard plongea dans deux yeux d’un bleu tirant sur le violet qui le considéraient en louchant un peu. Yom-Yom était installée sur sa poitrine. Il poussa un soupir de soulagement et le mouvement dut plaire à la petite chatte car elle se mit à ronronner. Sortant une patte de velours noir, elle toucha tendrement sa moustache et se frotta la tête sur son menton rugueux.

Soudain un ordre impératif retentit. Assis sur la queue du cygne, Koko émettait un avis à haute et intelligible voix. Ou il réclamait son petit déjeuner, ou il déplorait les familiarités de Yom-Yom avec le maître de maison. Koko avait un sens aigu de la hiérarchie.

L’eau gargouillait dans les radiateurs et, quand ils furent bien chauds, une odeur de pommes de terre se répandit dans toute la maison. Qwilleran se leva et prépara le bifteck haché des chats, Koko supervisant l’opération, du haut du réfrigérateur, tandis que Yom-Yom courait dans l’appartement pour échapper à quelque invisible poursuivant. Comme il posait par terre l’assiette avec la viande, il entendit frapper à la porte. Toute souriante, Iris Cobb se tenait sur le seuil :

— J’espère que je ne vous ai pas tiré du lit, dit-elle, en considérant la robe de chambre rouge sombre, je vous ai entendu parler aux chats et j’ai pensé que vous étiez levé. Avez-vous bien dormi ?

— Oui, le lit est excellent.

— C. C. a ronflé comme un soufflet de forge, je n’ai pas fermé l’œil de la nuit. N’avez-vous besoin de rien ?

— Non. Tout va bien, sauf que ma brosse à dents a disparu. Je l’ai posée sur le lavabo, hier soir, elle n’y est plus ce matin.

— C’est Mathilda ! s’écria Iris, elle l’aura cachée quelque part, vous la retrouverez.

— Il faut que je fasse installer le téléphone le plus vite possible.

— Vous pouvez appeler la compagnie de notre appartement. Voulez-vous que je vous prépare le petit déjeuner ? J’ai fait des pains au lait pour C. C. avant qu’il ne sorte, il en reste encore.

Qwilleran accepta sans façon. Cinq minutes plus tard, il attaquait des œufs au bacon, en écoutant Iris bavarder.

— Vous rappelez-vous le fauteuil de dentiste qui était chez vous ? À l’origine, C. C. l’a trouvé dans la clinique d’un immeuble en démolition et Ben le lui a acheté pour cinquante dollars. Puis Ben l’a vendu à Andy soixante dollars. Ensuite, Russ en a donné soixante-quinze à Andy et a recouvert le siège. Quand C. C. l’a vu, il lui en a offert cent vingt-cinq dollars et, hier, nous l’avons vendu deux cent vingt dollars !

— Est-ce que les brocanteurs s’entendent bien entre eux ?

— Oh oui ! De temps en temps, il y a bien quelques petites discussions, comme le jour où Andy a renvoyé Russ parce qu’il s’était enivré, mais c’est vite oublié. Russ est ce beau blond que vous avez croisé. J’étais blonde, moi aussi, mes cheveux ont blanchi en une seule nuit, à la mort de mon premier mari. Je suppose que je devrais les teindre.

Après le déjeuner, Qwilleran appela la compagnie du téléphone pour demander qu’un appareil soit installé au 6331 Zwinger.

— Vous aurez à faire un dépôt de garantie de cinquante dollars, lui annonça une voix chantante.

— Cinquante dollars d’avance, vous n’y pensez pas !

— Vous êtes dans la zone treize, il faut un dépôt de garantie de cinquante dollars.

— Qu’est-ce que la zone a à voir là-dedans ? tonna Qwilleran, j’ai besoin d’un appareil immédiatement et je n’ai pas l’intention de vous verser cette garantie ridicule. Je suis reporter au Daily Fluxion et je vais faire un rapport immédiatement dans mon journal à ce sujet.

— Un moment, s’il vous plaît.

— Quel toupet, dit-il en se tournant vers Iris, ils réclament huit mois d’avance !

— C’est ce qui se produit tout le temps à Came-Village, soupira-t-elle, en hochant la tête.

— L’appareil sera installé cet après-midi. Aucune garantie n’est exigée. Nos excuses, monsieur, déclara la voix chantante.

Qwilleran piaffait encore d’indignation, en retournant chez lui. Il s’aperçut, alors, que la petite plume rouge qui ornait son chapeau en tweed, et à laquelle il avait la faiblesse de tenir, s’était volatilisée. Pourtant, il était certain de l’avoir encore, la veille, en rentrant.

Quand il descendit dans la rue, il faisait un temps maussade. Tout était gris, le ciel, la neige, les gens. Au même moment, une Jaguar blanche le dépassa et tourna sur la droite. Y voyant un signe du destin, Qwilleran la suivit. Des écuries avaient autrefois occupé l’emplacement du magasin de réparations de Russel Patch. Maintenant, le local était divisé en deux, petite boutique avec atelier d’une part, garage de l’autre. La Jaguar était garée au milieu de divers meubles dans leur dernier état de décrépitude. Une odeur de térébenthine et de laque flottait dans l’air.

Le journaliste entra dans la boutique où vint le rejoindre le jeune homme blond se balançant entre ses béquilles. Il était entièrement vêtu de blanc : pantalon blanc, chemise blanche à col ouvert, chaussettes blanches et chaussures de tennis. Qwilleran se présenta.

— Oui, je sais, dit Patch en souriant, je vous ai aperçu à la vente et les nouvelles se propagent vite, ici.

— Voilà ce que j’appelle une véritable boutique de brocanteur, déclara Qwilleran, en regardant autour de lui, les gens achètent-ils vraiment ce genre de meubles ?

— Mais naturellement. Tout ce que vous voyez ici va être restauré au goût du client. Je vais couper les pieds de ce buffet et le repeindre en mauve, avec des filets rouge magenta. Vieilli, avec de la terre de Sienne et recouvert d’un vernis bronze vénitien, il prendra place dans une villa de cent mille dollars à Lost Lake Hill.

— Depuis combien de temps exercez-vous ce métier ?

— Il n’y a que six mois que je suis à mon compte. Avant, j’ai travaillé quatre ans pour Andrew Glanz. Voulez-vous voir l’atelier.

Il précéda Qwilleran dans l’arrière-boutique où il revêtit un tablier blanc taché de brun et de rouge, ressemblant à ceux que portent les bouchers.

— Ce fauteuil à bascule moisissait dans un grenier depuis des années. Je l’ai entièrement refait. Ensuite, j’ai appliqué une première couche rouge et maintenant regardez.

Il enfila une paire de gants en plastique et commença à étendre un enduit noirâtre sur le fauteuil.

— Est-ce Andy qui vous a enseigné ce procédé ?

— Non. J’ai appris seul, répliqua Patch, d’un ton piqué.

— Selon la rumeur publique, c’était un grand bonhomme. Non seulement compétent, mais généreux et d’un esprit civique peu commun.

— Ou… i, admit Russel, mi-figue, mi-raisin.

— Tout le monde chante ses louanges.

Patch ne fit aucun commentaire. Il parut se concentrer sur son travail, mais Qwilleran remarqua qu’il serrait les mâchoires.

— Sa mort doit avoir été une grande perte pour Came-Village, insista-t-il, je regrette de n’avoir jamais eu l’occasion de le rencontrer.

— Je ne devrais peut-être pas dire cela, grommela brusquement l’autre, mais ce n’était pas un type commode à satisfaire.

— Expliquez-vous.

— Personne n’était assez habile à ses yeux.

— Était-ce un maniaque de la perfection ?

— Pour ça oui. Andy avait tout du saint professionnel. Il s’attendait à ce que tout le monde se conduise comme lui. Si je vous raconte cela, c’est que vous apprendrez probablement qu’Andy m’a renvoyé parce que j’avais bu. Rien de plus faux. C’est moi qui l’ai quitté, car je ne pouvais plus supporter son attitude.

— Il jouait les bons apôtres ?

— Ma foi oui, dans un certain sens. Tout le monde vous dira combien Andy était honnête. En fait, il l’était peut-être trop.

— Comment cela ?

— Supposons qu’en vous promenant à la campagne vous aperceviez un vieux lit en cuivre qui pourrit dans une grange. Vous frappez à la ferme et vous en offrez deux billets au fermier qui ne sera que trop heureux de s’en débarrasser. Vous avez de la veine, car après l’avoir nettoyé vous en tirez deux cents pour cent de bénéfice. Mais pas Andy, oh non, pas lui ! S’il pensait pouvoir vendre le lit deux cents dollars, il en offrait cent au fermier. Cette façon d’opérer gâchait le métier pour tous les autres brocanteurs. Du reste, un jour où nous étions ensemble, j’ai vu ce procédé lui retomber sur le nez. Le fermier était du genre soupçonneux. Il a déclaré que, si Andy lui offrait cent dollars, cela devait en valoir mille et il a refusé de vendre. Voulez-vous un autre exemple ? Prenez la récupération. Tout le monde la pratique, peu ou prou.

— Qu’entendez-vous par là ?

— Quand une maison est vouée à la démolition et qu’elle a été évacuée, il est possible d’y trouver des éléments récupérables, comme des cheminées, des lambris, des fragments architecturaux, alors, les brocanteurs vont les récupérer, avant que les démolisseurs n’interviennent.

— Est-ce légal ?

— Pas absolument, mais vous sauvez ainsi de la destruction des choses qui pourront servir et dont la ville ne veut pas. Les démolisseurs ne s’en préoccupent nullement. C’est pourquoi nous « récupérons » tous, certains plus que d’autres. Mais pas Andy. Il prétendait qu’une maison condamnée était propriété municipale et qu’il ne fallait pas y toucher. Il ne se contentait pas d’appliquer ses principes à lui-même et c’est quand il a dénoncé Cobb que je l’ai quitté.

— Prétendez-vous qu’Andy a signalé Cobb aux autorités ? insista Qwilleran, en lissant sa moustache.

— Oui. Cobb a écopé d’une forte amende qu’il n’a pu payer. Il aurait été en prison si Iris n’avait emprunté l’argent. C. C. a un fichu caractère, mais ce n’est pas un mauvais bougre et je pense que c’était un sale tour à lui jouer.

— Cobb sait-il qu’Andy l’a dénoncé ?

— Je ne crois pas que personne s’en soit douté. Cobb allait récupérer une rampe d’escalier à la maison Pringle. Il l’avait déclaré publiquement et, lorsque les flics sont venus le surprendre, cela a paru être une fâcheuse coïncidence, mais j’avais entendu Andy téléphoner.

Patch prit un tampon de laine de verre dans une boîte et commença à poncer soigneusement le dessus du fauteuil.

— Et dans sa vie privée, demanda Qwilleran, Andy avait-il les mêmes principes vertueux ?

— À ce sujet, adressez-vous au Dragon, riposta Russel en riant. Quant au reste, ne vous y trompez pas, je n’ai aucune rancune personnelle envers Andy. Si j’ai quelque chose sur le cœur, il faut que ça sorte, mais ensuite, tout est oublié.

Après avoir quitté Patch, Qwilleran se rendit au drugstore pour téléphoner et acheter une autre brosse à dents. Il appela son rédacteur en chef.

— Arch, je crois être tombé sur une histoire intéressante à Came-Village. Vous souvenez-vous de ce brocanteur qui s’est tué, au cours d’un accident, il y a deux mois ?

— Oui. C’est chez lui que j’avais acheté ma théière en étain.

— Il est soi-disant tombé d’une échelle sur un objet pointu, mais je commence à douter de toute cette histoire.

— Qwill, pour l’amour du ciel, ne transformez pas ce reportage nostalgique en aventure de la Série noire ! Le patron veut que nous insistions sur le côté « paix sur la terre aux hommes de bonne volonté » jusqu’après les fêtes de Noël.

— Il est tout de même curieux qu’un vieil ivrogne du quartier m’ait arrêté pour me dire qu’Andy avait été assassiné et que, douze heures plus tard, ce même ivrogne soit retrouvé mort, dans une des allées de Came-Village.

— C’est une fin qui attend souvent les ivrognes, vous devriez le savoir.

— Il y a autre chose. L’amie de cœur du bel Andy vit dans la terreur.

— Écoutez, mon vieux, ne pouvez-vous écrire tranquillement un reportage sur la brocante et vous chercher un logement convenable ?

— J’ai trouvé un appartement. Je me suis installé dans une maison hantée de Zwinger Street. Chez les Cobb.

— C’est là que nous avons découvert le lustre de notre salle à manger. Pourquoi ne vous contentez-vous pas de vivre en paix ? Oh ! à propos, n’oubliez pas de rendre visite aux « Trois Parques ». Vous m’en direz des nouvelles ! Quand aurons-nous votre premier article ?

— Lundi matin.

— Et surtout, qu’il soit gai !